
Affaire Elisa Pilarski — Procès Ellul : trois jours à Soissons, et la vérité mise en délibéré au 11 juin
- il y a 24 minutes
- 16 min de lecture
Six ans, trois mois et dix-sept jours. C’est le temps qu’il aura fallu pour que Christophe Ellul s’asseye enfin sur le banc des prévenus. Du 3 au 5 mars 2026, le tribunal correctionnel de Soissons a jugé l’homicide involontaire d’Élisa Pilarski, 29 ans, enceinte de six mois de son petit Enzo, tuée le 16 novembre 2019 en forêt de Retz par les morsures d’un chien. Son chien. Curtis.
Trois jours d’audience. Des dizaines de policiers et de CRS pour sécuriser le palais, parce qu’un American Pitbull Terrier enfermé dans un chenil depuis six ans déchaîne, dans ce pays, plus de passion que la femme qu’il a tuée. Et, au bout du compte, une décision repoussée : le tribunal a mis son jugement en délibéré au jeudi 11 juin 2026, à 14 heures. Faisons le récit de ce qui s’est dit. Et de ce qui, désormais, ne se discute plus.
Élisa, d’abord
On parlera beaucoup du chien. On a toujours beaucoup parlé du chien. Alors commençons par elle.
Élisa Pilarski avait 29 ans. Une jeune femme du Béarn, arrivée dans l’Aisne trois jours seulement avant sa mort. Enceinte de six mois d’un garçon qu’elle attendait, et qui avait déjà un prénom : Enzo. Ce 16 novembre 2019, elle profite d’une éclaircie pour sortir un chien dans une forêt qu’elle connaît à peine. Rien d’autre. Tromper l’ennui d’un samedi, marcher un peu, le ventre rond, sous les arbres de la forêt de Retz.
Son oncle, Vincent, l’a dit avec une justesse qui blesse : aujourd’hui, les gens se souviennent davantage de Curtis que d’Élisa. C’est tout le scandale de cette affaire, résumé en une phrase. Une femme et son enfant sont morts, et c’est le sort de la bête qui mobilise les foules. Ce billet, comme ce blog, est écrit pour l’inverse.
Ce que l’on jugeait
Christophe Ellul, 51 ans, comparaissait pour « homicide involontaire par l’agression d’un chien ». Pas pour avoir mordu. Pour avoir laissé partir, seule, enceinte, dans une forêt qu’elle connaissait à peine, une jeune femme accompagnée d’un chien dressé au mordant et importé illégalement des Pays-Bas.
Toute l’audience a tourné autour d’une question que l’accusé refusait, depuis sept ans, de regarder en face : qui a tué Élisa ?
13h16, 13h19, 13h45
Trois horaires. Toute la séquence tient dedans.
À 13h16, Élisa tente d’appeler Christophe Ellul. À 13h19, elle le joint : l’appel dure 2 minutes 15. On n’appelle pas les secours ; on appelle son compagnon, le maître du chien. Puis, à 13h45, alors qu’il a quitté son travail en urgence et n’est pas encore arrivé sur les lieux, il lui envoie un message : « Je le fais piquer. »
Piquer quoi ? Un chien dont il jurera ensuite qu’il ne pouvait pas être en cause. À 13h45, avant même d’avoir vu le corps, il sait déjà qu’il va falloir faire piquer Curtis. Le reste de l’enquête n’aura fait que rattraper ce que cette phrase disait déjà.
Cinquante-six plaies — pas cinquante-six morsures
La présidente, Armelle Radiguet, a lu l’autopsie à voix haute. Au moins 56 plaies. Un scalp arraché. Des zones déchiquetées au bras droit, à la cuisse. Des morsures au cou.
Christophe Ellul s’est accroché à ce chiffre comme à une bouée : 56 morsures pour un seul chien, vraiment ? Un chien « qui ne lâche pas » aurait donc relâché et remordu 56 fois ?
Sauf qu’il confond, sciemment ou non, deux choses. Une plaie n’est pas une morsure. Une seule morsure — un chien qui saisit, secoue, déchire, traîne — laisse plusieurs plaies ; un seul coup de gueule peut en ouvrir cinq, dix. Demandez à Mélanie Chartrand, cette Montréalaise attaquée par un pitbull alors qu’elle tentait de sauver son propre chien : en quelques minutes, une vingtaine de plaies aux seuls bras. Un seul animal. Quelques minutes. Alors 56 plaies sur un corps livré à un chien de combat pendant une attaque prolongée, ce n’est pas une énormité : c’est très exactement ce que produit un chien qui ne lâche pas.
La procureure, elle, ne s’est pas laissé enfermer dans le chiffre. Elle a isolé 19 morsures individualisables, dont l’écartement mesuré — entre 2 et 3,6 centimètres — est largement inférieur à celui des mâchoires des chiens de chasse. Dix-neuf empreintes qui parlent d’une seule gueule.
Un passeport, un mensonge
Pour comprendre l’homme, il faut remonter au premier mensonge. Le tout premier.
Curtis est un American Pitbull Terrier, race interdite à la détention libre en France. Importé des Pays-Bas en 2018, il franchit la frontière sous une fausse identité : son passeport le présente comme un patterdale whippet. Christophe Ellul avait demandé à l’éleveuse, Sharon de Wit, d’y faire inscrire une race bidon. Son frère de portée, Drago, importé dans la foulée, devient pour sa part un black mouth cur. Deux chiens d’une même portée , deux races différentes.
Jamais inscrit en mairie. Jamais soumis à l’évaluation comportementale pourtant obligatoire. Un chien fantôme, sur le papier, pour un chien bien réel, dressé au mordant sur des installations de fortune. Le mensonge n’a pas commencé le 16 novembre 2019. Il a commencé le jour où ce chien est entré en France sous un faux nom.
La muselière qui ne ment pas
On a voulu faire de Curtis un héros : le chien qui aurait défendu sa maîtresse contre la meute. Deux objets démontent la fable.
D’abord une muselière, retrouvée propre et intacte à une quarantaine de mètres du corps. Ce n’était pas celle de Curtis — c’était celle d’Ice, le chien d’Élisa. Aucune trace de sang, aucune trace de lutte. Ellul, lui, soutenait que Curtis n’avait pas besoin de muselière, n’étant « pas catégorisé ». Et pourtant, entre 13h06 et 13h11, Élisa avait pris une vingtaine de photos de l’animal. Sur aucune il n’est muselé.
Ensuite, le corps de Curtis lui-même. Pas une morsure. Pas une plaie. Les vétérinaires sont formels : il n’y a pas eu de bagarre entre chiens. Aucun des autres animaux ne porte la moindre lésion. Un chien qui aurait affronté une meute en sortirait marqué. Curtis en est sorti intact. Parce qu’il n’a affronté personne. Il a attaqué.
À la barre : un homme qui ne comprend pas la question
Il faut avoir vu Christophe Ellul à la barre pour comprendre ce procès. Le phrasé lent. Haché. Des silences où l’on attend une réponse qui ne vient pas, ou qui revient ailleurs, à côté. À chaque question du tribunal, il semblait ne pas saisir ce qu’on lui demandait — comme si la langue elle-même lui était devenue étrangère dès qu’il s’agissait du 16 novembre 2019.
Et puis ce geste. Régulièrement, il serre les fesses. Le même tic qu’on lui avait vu dès sa première interview télévisée. Son ex-compagne, Aurore, dit le connaître par cœur : c’est ainsi, affirme-t-elle, qu’elle a toujours su quand il mentait. Dès le premier jour. Que l’on retienne ou non cette lecture, le corps, lui, parlait quand la voix se dérobait.
Les questions tombaient en rafales — la présidente, puis la procureure, puis les avocats des parties civiles. Ellul encaissait, KO debout, groggy, cherchant son air. On a vu des boxeurs sonnés tenir ainsi sur leurs jambes, sans savoir d’où vient le prochain coup. Le seul répit lui venait quand son propre avocat, Maître Novion, reprenait la main : alors seulement il respirait.
Deux fois, pourtant, la voix s’est affermie. Deux fois seulement.
La première, quand on l’a interrogé sur ce qu’il aurait voulu donner à sa fille Charlotte. Là, net, sans une hésitation : il n’a jamais voulu lui donner Curtis. Et c’est vrai. Ce n’était pas Curtis. C’était Chivas, le staffie, qu’il avait envisagé de céder. Sur ce point précis, étroit, il disait la vérité — et la vérité, chez lui, a une autre voix.
La seconde, quand il a décrit comment il entraînait ses chiens. Le travail au mordant, les ordres, le « lâche » qu’on lance et auquel l’animal obéit. Ou pas. Là, presque de la passion. L’homme verrouillé s’ouvrait enfin — pour parler de dressage. Pas d’Élisa.
La question frontale
C’est dans ce face-à-face que la procureure a posé la question que personne n’osait formuler aussi crûment. En arrivant sur les lieux, Christophe Ellul a-t-il vu Curtis avec le scalp d’Élisa ?
Elle a rappelé que des témoins l’avaient entendu crier « arrête, arrête ». Arrête quoi ? Arrête qui ? On laisse la phrase suspendue. Elle se suffit.
La chasse à courre, ce paravent qui tombe
Pendant six ans, une thèse a tout recouvert : les chiens de la chasse à courre. Ce jour-là, l’équipage du « Rallye la passion » courait le cerf dans la même forêt — 21 chiens, des anglo-français, des poitevins, des black and tan.
Sauf que l’enquête a reconstitué l’horaire. À partir des photos des participants et du tracé GPS d’un veneur, elle établit que la battue a été lancée après la mort d’Élisa, estimée vers 13h30. Et que la meute se trouvait, au départ, à 700 mètres du corps.
Sept cents mètres. Voilà la distance qui sépare un fait divers d’une fable.
La science, encore et toujours la science
Deux expertises vétérinaires indépendantes, deux conclusions identiques :
- Les blessures sont compatibles avec la seule mâchoire de Curtis.
- Elles sont incompatibles avec les chiens de chasse présents ce jour-là.
- Il s’agit d’une attaque prolongée, dirigée, par un seul animal.
Et l’ADN clôt le débat. Sur le cuir chevelu d’Élisa, l’ADN de Curtis du scalp jusqu’à la pointe des cheveux— comme si le chien, dira la procureure, avait mâché ses cheveux. Aucun ADN inconnu sur les zones mordues. Aucune trace des chiens de chasse là où il aurait fallu en trouver, s’ils avaient attaqué.
On ne « perd » pas l’ADN d’un chien qui tue. Il n’y en avait qu’un. C’était le sien.
Le SMS qu’on ne montre pas
Reste ce « Je le fais piquer », envoyé à 13h45. Au fil de l’instruction, Christophe Ellul a cité aux enquêteurs sept de ses messages. Sept — pas celui-là. Maître Xavier Terquem, l’avocat de la famille, a posé la question qui blesse : pourquoi livrer tous les SMS sauf la phrase qui désigne le chien ? Parce qu’en la citant, il se mettait en examen. Alors il s’est tu sur elle. On l’a retrouvée quand même : le téléphone d’Élisa, lui, n’avait rien oublié.
À la barre, l’explication a viré au vertige. Ellul jure qu’il n’a pas effacé ce SMS — il « ne voit pas pourquoi il l’aurait fait » (sic). Sauf que personne ne l’accuse de l’avoir effacé. La procureure est nette : le message n’a jamais été supprimé. Le reproche n’a jamais porté là-dessus. Le reproche, c’est de ne l’avoir jamais montré aux gendarmes.
Et là, l’homme bascule. Le téléphone, dit-il, seules deux mains l’ont tenu : sa sœur, et les gendarmes. Alors, à demi-mot, il les soupçonne — eux, les enquêteurs — d’avoir effacé quelque chose. Effacé quoi, au juste ? Le SMS qui accable son propre chien. On relit pour être sûr de comprendre : Christophe Ellul insinue que les gendarmes auraient fait disparaître la preuve qui l’enfonce. À ce stade, ce n’est plus une ligne de défense. C’est lunaire.
Le revirement — puis le recul
Le deuxième jour, quelque chose a cédé. Confronté aux mensurations des morsures, Christophe Ellul a lâché que Curtis pouvait être « coupable ». « Les mensurations parlent d’elles-mêmes. »Un demi-pas vers la vérité.
Le troisième jour, il avait reculé. « Je n’ai pas fait d’aveux », a-t-il corrigé, répétant qu’il se bat depuis sept ans « pour la mémoire d’Élisa et Enzo » et qu’il « attend la vérité ». La procureure n’a pas été dupe : un pas en avant la veille, un pas en arrière le lendemain, parce que, a-t-elle estimé, cet homme est « terriblement verrouillé » — incapable d’assumer d’avoir menti, sept ans durant, à la mère d’Élisa.
Puis, à 19 heures, dernière parole. Christophe Ellul s’est effondré à la barre : il aimait Élisa plus que tout, dit-il ; s’il avait su qu’elle courait un risque, il aurait pris ses précautions. Des larmes. Six ans trop tard.
Les mots qu’il a gardés pour lui
Il y a une chose que Christophe Ellul est seul à savoir. À 13h19, dans cet appel de 2 minutes 15, Élisa lui a parlé. Elle a dit quelque chose. Des mots — les derniers, peut-être — qu’aucune expertise ne reconstituera jamais, parce qu’il n’y avait que lui au bout du fil. Ces mots, il a choisi de les garder. Sept ans qu’il les garde.
A-t-il dressé un mur entre ces mots et lui-même, pour ne pas les entendre ? Ou un mur entre ces mots et Nathalie, entre ces mots et Vincent — pour qu’eux ne les entendent jamais ? Car c’est cela, aussi, qu’il a confisqué : pas seulement une vérité judiciaire, mais les dernières paroles d’une fille à sa mère, d’une nièce à son oncle. On peut pardonner beaucoup. Pas sûr que l’on pardonne cela.
La procureure, elle, a tenu à rappeler à qui l’on avait affaire. Elle a repris les mots de l’ex-femme de Christophe Ellul, Aurélie : un menteur pathologique, qui ment tant qu’il finit par croire à ses propres mensonges. Et Aurélie ne décrivait pas un homme brisé par le deuil. Elle décrivait l’homme d’avant — d’avant le 16 novembre 2019. Le mensonge n’est pas né du drame. Il lui préexistait.
Alors quelle est sa vérité, aujourd’hui ? S’est-elle rapprochée, d’un pas au moins, de LA vérité — celle des expertises, de l’ADN, des 700 mètres ? Ou habite-t-il toujours la sienne, à force d’y avoir cru ? Et cet effondrement du dernier soir, ces larmes à 19 heures : une prise de conscience, enfin ? Ou le simple effet de l’épuisement, de trois jours de questions, d’un homme à bout, groggy, qui pleure d’avoir tenu trop longtemps debout ? Nul ne le sait. Et rien ne dit que lui-même le sache.
Seul
Il faut dire un mot de sa solitude, parce qu’elle dit quelque chose. Pendant ces trois jours, Christophe Ellul était seul. Pas de famille sur les bancs, pas d’amis venus le soutenir : son avocat, son assistant, et lui. Le soir, il repartait seul. Rentrait seul. Revenait seul le lendemain.
Ses soutiens, eux, étaient ailleurs — en ligne, où ils l’avaient défendu des années. Et voilà que ce sont eux qui, après son demi-aveu du deuxième jour, se sont retournés. Sur les réseaux, on lui reprochait soudain d’avoir lâché du lest, d’avoir concédé que Curtis « pouvait » être coupable — non par souci de vérité, écrivaient-ils, mais pour sauver ses fesses. Étrange procès dans le procès : lâché par ceux qui niaient avec lui, à l’instant précis où il cessait à demi de nier.
Un seul, pourtant, est venu montrer son visage le troisième jour. Yambuya B., plus connu en ligne sous le pseudonyme « Junior Bigblackboy », administrateur du groupe Facebook « Sports for my pitbull ». Il s’est présenté comme un ami d’Élisa — qu’il n’avait, en réalité, croisée qu’une seule fois. Et a expliqué être venu parce qu’il avait entendu qu’on parlait de lui à l’audience. Personne, dans la salle, ne parlait de lui. Il y a des présences qui en disent long sur l’entourage qu’on s’est choisi.
Le prix du déni
Mesurons ce que ce déni a coûté. Près de cinq ans d’instruction. Autour de 200 000 euros de frais de justice. Une famille livrée, des années durant, aux rumeurs, aux appels anonymes, au spectacle.
Si Christophe Ellul avait reconnu l’évidence dès 2019, Élisa aurait pu être incinérée vite, comme elle le souhaitait. La famille aurait été épargnée. Le procès lui-même aurait peut-être été inutile. Le silence d’un seul homme a transformé un drame en feuilleton de six ans. Voilà la facture, et elle n’est pas qu’en euros.
Les réquisitions
La procureure, Laureydane Ortuno, a parlé près de deux heures avant de trancher. Elle a demandé que Christophe Ellul soit déclaré coupable.
Honnêteté du compte rendu : faute de preuve formelle de la catégorisation du chien, le parquet n’a pu retenir ni la détention illicite, ni le défaut de permis, ni les mauvais traitements — trois circonstances aggravantes qui figuraient pourtant au dossier. Sur le reste, sa conviction est entière : soit Élisa a dit à Christophe qu’elle était mordue par Curtis et il l’a soigneusement caché ; soit il a entendu l’attaque, reconnu son chien, entendu les cris.
Sa réquisition : quatre ans d’emprisonnement avec sursis, en tenant compte de l’ancienneté des faits et d’un casier vierge — mais en pointant le déni, qui a privé une famille des derniers mots d’Élisa.
Et, pour Curtis, jugé « extrêmement dangereux » : « Je ne vois pas comment je peux requérir autre chose que son euthanasie. » À ces mots, sur le banc, l’homme a de nouveau fondu en larmes. Pour le chien.
La défense, et le doute qu’on agite
Maître Alexandre Novion a plaidé la relaxe. Il a peint un homme « taiseux », « bourru », « détruit », qui « vit dans un placard » et « n’a plus de vie ». Sa thèse tient en trois mots, martelés : « Il n’y était pas. »
Il a aussi présenté son client comme une « double victime » : Christophe Ellul aurait perdu, le même jour, sa compagne et l’enfant qu’elle portait. C’est vrai. Et cela ne change rien. On peut être endeuillé et responsable. Le chagrin n’efface pas la faute ; il n’est pas un alibi. La douleur de l’accusé, aussi réelle soit-elle, ne ressuscite pas Élisa et ne réécrit pas l’ADN.
Pour le reste, les « zones d’ombre » habituelles : et si une partie des chiens de chasse était sortie plus tôt ? Que prouve vraiment la montre GPS du veneur ? Les prélèvements au chenil n’ont-ils pas été faits trop tard, le soir même, laissant le temps de « mélanger les chiens » ? Quant au « Je le fais piquer », il faudrait, dit-il, le relire comme l’angoisse d’un homme qui cherche à garder le contact avec sa compagne.
Une association de protection animale, Les amis de Sam, constituée partie civile, a réclamé une nouvelle expertise de Curtis : six ans sans dressage, plaide son avocat, et le chien aurait pu « évoluer dans un bon sens ».
On notera la hiérarchie des préoccupations. Une femme et son enfant sont morts. Et l’on plaide pour savoir si le chien a changé.
Le procès du dehors
Car il y a deux procès. Celui qui se tient dans la salle d’audience, à coups d’expertises et de pièces. Et celui qui se joue dehors, sur les réseaux et sur les trottoirs, et qui ne s’embarrasse pas, lui, de preuves.
Dehors, on ne plaide pas pour Élisa. On plaide pour Curtis. Une pétition, « Grâce pour Curtis », a recueilli plus de 30 000 signatures. L’association AVA — Agir pour la Vie Animale, présidée par le vétérinaire Thierry Bedossa, a fait campagne sur les plateaux et les réseaux, proposant d’accueillir le chien dans un grand enclos — alors même qu’elle n’est pas partie civile au procès. On peut défendre la cause animale ; on peut aussi se demander ce que vient faire, dans le débat judiciaire, une organisation extérieure qui transforme un dossier criminel en campagne de communication.
Le calendrier, d’ailleurs, a sa logique. Peu après ses publications sur Curtis, l’association a lancé un appel aux dons. La cause est peut-être sincère ; le procédé, lui, interroge. On défend une bête au cœur d’une affaire qui fait du bruit, et l’on tend la sébile dans la foulée. Le buzz a bon dos.
Cette pression a un coût, et d’autres l’ont payé avant l’accusé. Les veneurs — Sébastien Van den Berghe, le maître d’équipage, Alexandre Guivarch, le piqueux — ont été menacés des années durant, désignés à la vindicte pour un crime qu’ils n’ont pas commis. La procureure elle-même a rappelé que les menaces de mort et les pétitions autour de Curtis expliquaient l’imposant dispositif policier autour du tribunal. Voilà où mènent les théories qu’on agite sans preuve : à des innocents harcelés, et une famille endeuillée sommée de se justifier.
Et maintenant, une manifestation est annoncée devant le tribunal pour le 11 juin, jour du délibéré, à l’initiative de la militante Nadine Van Hoeserlande. Manifester est un droit, et nul ne le conteste. Mais battre le pavé devant un palais de justice le jour même où des magistrats délibèrent, pour peser sur leur décision — est-ce encore exercer un droit, ou est-ce tenter de faire pression sur la justice ? Une décision se rend à l’abri du bruit de la rue. C’est même à cela qu’on reconnaît un État de droit.
Une dernière question, enfin, qui n’est pas une accusation mais une exigence de transparence. Une cagnotte avait été ouverte, voici quelques années, au nom de Curtis. Que sont devenus ces fonds ? Plusieurs donateurs disent ne l’avoir jamais su. Quand on lève de l’argent au nom d’une cause, on doit des comptes à ceux qui ont donné. À ce jour, ces comptes n’ont pas été rendus publics. On aimerait qu’ils le soient.
Isabelle Gharbi-Terrin, ou l’art de plaider ce qu’on ne croit pas
Sur les bancs des parties civiles siégeait une avocate venue au nom de la cause animale : Maître Isabelle Gharbi-Terrin, pour l’association Une niche pour tous C’est une habituée du combat pour les bêtes — elle porte aussi le collectif Défense et Dignité Animales. Elle était là, en théorie, pour défendre Curtis.
En théorie. Car sur le parvis, pendant une suspension, elle a lâché ceci : elle était censée défendre Curtis, mais là, elle ne voyait pas comment. Devant l’accumulation des preuves, l’aveu lui échappait — comme si elle découvrait le dossier en même temps que la salle. Six ans d’instruction, deux expertises vétérinaires, l’ADN du scalp à la pointe des cheveux. Et l’avocate de la défense animale qui tombe des nues à la pause.
Et pourtant. L’heure venue, elle a bel et bien plaidé pour le chien. À sa façon : en agitant quelques chiffons complotistes, ces vieilles ficelles de la meute fantôme et de la scène trafiquée dont la procureure venait, pièce après pièce, de faire litière. On plaide donc une thèse que, vingt minutes plus tôt, sur le perron, on confiait ne plus pouvoir tenir.
Le plus indécent n’était peut-être pas dans la plaidoirie. Ses voisins de banc l’ont vue, à plusieurs reprises pendant l’audience, le nez sur son téléphone. Des vidéos de points noirs qu’on extrait, ces clips que l’algorithme déroule en boucle. Pas les débats : son écran. Et tout cela assise juste derrière Nathalie et Vincent.
Juste derrière eux. C’est là que tout se joue.
Nathalie
S’il fallait retenir une seule image de ces trois jours, ce serait elle. Nathalie Labastarde, la mère d’Élisa, droite sur le banc des parties civiles, du premier au dernier matin. Pas un éclat. Pas un cri. Pas une fois elle n’a transformé la barre en tribune.
Elle a commencé par remercier la présidente pour son travail et son professionnalisme. Remercier. Quand on lui a donné la parole, c’était pour dire, avec une retenue qui faisait mal, qu’elle gardait jusque-là un « petit pourcentage de doute » au fond de la tête — et que ce doute, désormais, avait disparu. « Tout nous amène à penser que c’est Curtis qui a attaqué Élisa. »
Elle est même allée plus loin que l’accusation n’osait : et si Élisa, dans son dernier appel, n’avait pas composé le 15 mais le numéro de Christophe, c’est, suppose sa mère, qu’elle voulait que son chien entende la voix de son maître — qu’elle ne savait plus comment le tenir. Une mère qui reconstitue les dernières secondes de sa fille pour les comprendre, et le dit sans haine. Son avocat l’a redit pour elle : la famille n’était « pas là pour des règlements de compte ».
Voilà ce qu’est la dignité. Non pas l’absence de douleur — la douleur était là, immense — mais le refus de la retourner en vengeance. Face à un homme qui se dérobait, face à une salle agitée du dehors, c’est elle qui tenait. Et c’est cette tenue-là, plus que n’importe quelle expertise, qui restera.
Le parquet a requis 80 000 euros de dommages et intérêts pour elle, 60 000 euros pour Vincent, l’oncle d’Élisa. Des chiffres. Pas une réparation. Il n’y a pas de réparation pour cela.
Et maintenant ?
Maintenant, on attend. Le 11 juin à 14 heures, le tribunal de Soissons dira le droit. Il dira si la conviction de la procureure devient une condamnation. Il dira le sort de Curtis. Il dira, surtout, ce que cette famille réclame depuis six ans et qui ne s’achète pas avec des dommages et intérêts : que la vérité soit nommée, à voix haute, par une juridiction — et non par les réseaux sociaux, les plateaux de télévision et les pétitions.
La présomption d’innocence protège Christophe Ellul jusqu’à ce jour-là. C’est ainsi, et c’est juste. Mais la présomption d’innocence n’efface pas les expertises, ne dissout pas l’ADN, ne déplace pas la meute de 700 mètres et ne réécrit pas un SMS effacé.
Le 11 juin, Élisa n’aura toujours pas la parole. Mais une femme, sa mère, l’a déjà portée pour elle — debout, digne, trois jours durant. Au tribunal, maintenant, de l’entendre.






Commentaires