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Ce que Mélanie raconte, Élisa l’a subi, et que la société nie par idéologie

  • Photo du rédacteur: Benoit Blanc
    Benoit Blanc
  • il y a 4 minutes
  • 16 min de lecture

« Un seul chien ne peut pas faire ça. »

« Un chien n’attaque pas sa maîtresse. »

« Un pitbull ne s’en prendrait jamais à une femme enceinte. »

« Un pitbull, quand ça mord, ça ne lâche pas. »

« On n’a jamais vu un chien attaquer en simple promenade. »


La litanie inlassable des pseudo-arguments qu’on ressort pour affirmer que Curtis n’aurait pas pu tuer Élisa Pilarski.

Des phrases toutes faites, répétées comme des mantras… et pourtant balayées depuis longtemps par les faits divers.


Darla Napora.

Megan Milner.

Heather Pingel.


Trois femmes mortes, elles aussi, sous les dents de leur propre chien. Trois histoires dramatiques auxquelles les plus fervents pro-Curtis ou pro-pitbulls refusent obstinément de se confronter.


Ces trois victimes, comme Élisa, ne sont plus là pour raconter l’enfer de leurs dernières minutes.


Mais une survivante, elle, veut parler. Elle veut témoigner. Elle veut expliquer ce que c’est, de se retrouver face au basculement d’un chien aimé qui devient soudain un danger mortel.


Un témoignage nécessaire.



ENTRETIEN



Nous rencontrons aujourd’hui Mélanie Chartrand, travailleuse de la santé au Québec, amoureuse des animaux depuis toujours, propriétaire de chiens handicapés qu’elle protège comme des enfants.


Le 30 juin, elle a survécu à une attaque canine qui aurait pu la tuer.


Q : Mélanie, avant de parler de l’attaque, pouvez-vous nous raconter votre contexte de vie ? Qui étaient les chiens qui vivaient chez vous ?



Mélanie Chartrand :

J’ai des animaux fragiles, des handicapés.

Deux bergers de Shetland sourds et aveugles de naissance, des chiens merveilleusement doux.

J’ai aussi Jack, mon cocker de 11 ans.

Et Blanche, une petite chienne issue d’une usine à chiens… elle avait les pattes atrophiées à cause d’une cage trop petite.

Ce sont mes “ti bébés”. Je n’ai pas d’enfants, alors eux, ce sont mes enfants.


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Quand j’ai rencontré mon amoureux, j’ai aussi rencontré ses chiens à lui, ou plutôt ceux de son fils : Hope et Molly.

Hope avait vécu l’itinérance, la misère, des périodes de manque, de stress.

Le fils de mon amoureux avait une vie très marginale.

Mais depuis cinq ans, il avait un domicile fixe.

Il voulait reprendre contact avec son père.

On essayait, ensemble, de reconstruire quelque chose.


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Q : Comment s’est passée la cohabitation entre vos chiens et ceux de son fils ?



Mélanie :

Étonnamment bien.

Je lui ai demandé de venir quatre jours avant notre départ en vacances avec Hope et Molly, pour tester la cohabitation.

Je voulais voir si ça fonctionnait avec mes chiens plus petits, plus vulnérables.


Et oui : ça fonctionnait.

Hope jouait, Molly aussi.

Mes chiens étaient prudents mais pas agressifs.

J’ai vu de la douceur.

Je suis partie en vacances en totale confiance.


À notre retour, tout allait encore bien.

On a même passé une semaine de plus ensemble.

J’avais aucune raison de douter.





Q : Et puis il y a eu ce fameux matin. Pouvez-vous nous raconter exactement ce qui s’est passé ? Minute par minute ?



Mélanie :

Oui… mais ce n’est jamais facile.


Mon conjoint et son fils venaient de partir pour aller voir une opportunité d’emploi.

Moi, j’étais dans la cuisine.

Je préparais un emballage de cadeau.

C’était calme.


Puis j’ai entendu un petit son.

Un couiner.

Rien de fort, juste un tout petit cri.


J’ai marché vers le salon.


Et là…


Hope avait la tête de Jack dans sa gueule.


J’ai crié : “HEY ! C’est assez !!”

J’ai tiré Jack.

Hope l’a lâché — et elle m’a prise, moi.


Elle a verrouillé son mors sur mon bras gauche.

Pas une simple morsure : une prise.

Les dents ont traversé la peau, les muscles.

Je l’ai senti jusqu’à l’os.


Et elle m’a tirée.





Q : Vous avez parlé de hurlements. Qui criait ?



Mélanie :

Mes chiens.

Pas des aboiements : des hurlements.

Un son que je n’avais jamais entendu.

De la panique pure.


Je hurlais aussi, mais je ne m’en rendais même pas compte.

Hope me tirait dans le corridor, je glissais dans mon propre sang.

Jack criait encore une fois, puis plus rien.


Le sang coulait partout.

Les murs, le plancher, mes mains… tout.





Q : À quel moment vous êtes-vous dit : “Elle va me tuer” ?



Mélanie :

Quand elle a lâché mon bras gauche… pour essayer de prendre ma jambe.


Là, j’ai compris.


Si elle prenait ma jambe, j’étais finie.

Elle m’aurait couchée au sol et elle aurait recommencé à m’arracher en morceaux.


Alors j’ai fait quelque chose que je ne souhaite à personne :

j’ai mis mon bras droit dans sa gueule pour l’empêcher d’atteindre ma jambe.


Elle a refermé les dents.

Mon bras a “ouvert”, littéralement.

Je sentais mes chairs.

Je me vidais.


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Q : Comment avez-vous réussi à vous libérer ?



Mélanie :

J’ai pensé à la petite pièce des chats.

Une pièce avec une slide-door et un crochet.


Je savais que si je pouvais y tirer Hope, juste une seconde, j’aurais une chance.


Alors j’ai reculé, pas par pas.

Elle me tirait.

Je glissais.

Il y avait du sang partout — partout.


Arrivée à la pièce, j’ai collé son museau dans l’embrasure.

J’ai frappé la porte de toutes mes forces.


Elle a lâché.

J’ai claqué la porte.

J’ai mis le crochet.


Et j’ai tombé dans ma cour.

Je voyais mes chairs sortir.

Mon bras pendait.

Je me suis dit : “Je pars.”





Q : Que s’est-il passé à ce moment-là ?



Mélanie :

Ma voisine a entendu.

Elle criait : “Ça va ?!”

Je pouvais plus répondre.


Elle est allée chercher mon conjoint.

Quand il m’a vue… il a crié.

Je le savais dévasté.

Il me suppliait de rester.


J’étais en train de perdre connaissance.

Je me vidais dans l’herbe.





Q : Comment s’est passé votre arrivée à l’hôpital ?



Mélanie :

J’étais presque dans le coma.

Pression : 70/49.


L’infirmière me tapait les joues pour que je reste.

Une autre disait :

“Moi j’en veux un pitbull, c’est pas vrai qu’ils sont méchants…”

Elle disait ça pendant qu’elle me soignait…

Heureusement, son collègue a pris le relais.


Ils ont envoyé les photos de mes bras au chirurgien.

Il a dit :

“Préparez le bloc, j’arrive dans 25 minutes.”


Il a arrêté ses vacances.

Il m’a opérée jusqu’à minuit trente.


J’ai perdu 2,5 litres de sang, des morceaux de muscles, de tendons…

Et il a réussi à tout remettre dans le bon ordre.


Je lui dois ma vie.


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Q : Et pendant ce temps, que se passait-il avec Hope ?



Mélanie :

Le fils de mon conjoint…

Il a caché la chienne.


La police de Montréal ne l’a pas prise.

Il est allé la cacher chez son ex-belle-mère.

Il a menti, il a nettoyé mon sang dans la maison.

La muselière pleine de sang, il l’a cachée.


C’est la police municipale qui a fini par l’obliger à l’amener en évaluation.


Il y a eu quatre mois d’expertise.

Conclusion : dangerosité extrême.

Hope a été euthanasiée.


Le fils a menti jusqu’au bout.

Il voulait sauver son chien, pas moi.





Q : Avez-vous subi des attaques sur les réseaux sociaux ?



Mélanie :

Oui.

Quand le GoFundMe a été lancé par ma sœur et la fille du propriétaire du logement, je suis devenue “visible”.


Des militants pro-pitbull sont venus m’attaquer.

Comme Claire, dans un autre dossier, qui a été massacrée en ligne par le propriétaire du chien et ses partisans.


On dirait que les victimes n’ont plus le droit de parler.

Que si tu survis, t’es déjà de trop.





Q : Comment votre conjoint a-t-il vécu tout ça ?



Mélanie :

Il est brisé, lui aussi.


Il a déjà perdu une femme d’un arrêt cardiaque.

Et là, il me voit, moi, presque mourir sous ses yeux.


Il fait des cauchemars.

Il revit la scène.

Il se sent coupable.

Même si ce n’est pas sa faute.


C’est un homme bon.

Et cette histoire l’a cassé.





Q : Et vos chiens ? Comment vont-ils ?



Mélanie :

Ils ont changé.

Mes ti gars sont méfiants maintenant.

Ils lèchent mes cicatrices… les yeux pleins d’eau.

Ils ont vu.

Ils savent.


Rien n’est pareil.

Rien.





Q : Vous travaillez 70 heures par semaine. Comment tenez-vous ?



Mélanie :

Je n’ai pas le choix.

Il faut que je paie mes soins, mon logement, mes animaux.

Je dépose des pansements, je revis des images, je fais des cauchemars.

Je tiens, c’est tout.





Q : Quel message souhaitez-vous faire passer, maintenant que vous avez survécu ?



Mélanie :

Je n’en veux pas aux races.

Je veux de la responsabilité.


Un pitbull peut être gentil, oui.

Mais il a une mâchoire capable de tuer.

Ce sont des chiens créés pour l’attaque.

Si mal élevés, mal socialisés, mal encadrés, ils deviennent des armes.


Je comprends votre lutte, en France.

Vous ne pouvez pas vivre avec des chiens dangereux importés et non déclarés.

Ça doit cesser.


Moi, j’ai eu la vie sauve.

Par un miracle.

Par un chirurgien qui aimait son métier plus que ses vacances.


Si mon histoire peut sauver quelqu’un d’autre…

alors ça aura servi.



Quand deux pitbulls dérapent : ce que l’histoire de Mélanie Chartrand révèle sur la mort d’Élisa Pilarski



Il y a des drames qui ne se ressemblent pas, mais qui s’éclairent.

L’attaque subie par Mélanie Chartrand, au Québec, et la mort d’Élisa Pilarski en France appartiennent à deux mondes différents : deux pays, deux scènes, deux survivances — l’une a vécu, l’autre non.


Et pourtant, dans les deux cas, un même acteur se trouve au premier plan :

un pitbull, c’est-à-dire un chien de type pitbull, au sens morphologique du terme.

Hope au Québec, Curtis en France.


Deux chiens issus d’histoires chaotiques.

Deux chiens placés dans les mains de maîtres qui refusent — ou ne peuvent pas — voir le danger.

Deux chiens dont la puissance, la sensibilité, l’instabilité n’ont jamais été encadrées.


Mis dans un contexte défaillant, ils ont fait ce que des pitbulls peuvent faire lorsqu’ils dérapent :

ils ont attaqué avec une intensité que presque aucun humain ne peut contenir.




Une survivante raconte ce que l’autre n’a pas pu dire



Lorsque Mélanie Chartrand raconte son 30 juin, c’est une leçon d’anatomie en temps réel.

Elle détaille la prise, la pression, la façon dont Hope — une pitbull — verrouille son bras, tire, arrache, puis se retourne contre elle lorsqu’elle tente d’extraire Jack, son vieux cocker.


La description est glaçante :

une attaque prolongée, déterminée, avec des phases successives comme on en voit dans les cas de pitbulls mal encadrés :


  • une entrée en prédation,

  • un verrouillage,

  • une traction prolongée,

  • un changement de cible,

  • l’acharnement.



Ce que l’expertise vétérinaire française appellera plus tard “l’attaque centrée, dirigée, répétée”, exactement ce que l’on retrouve dans les mécanismes d’agression d’un pitbull non stabilisé.


Élisa Pilarski, elle, n’a pas pu le raconter.

Mais les expertises l’ont fait à sa place.





L’aveuglement affectif : un fil rouge entre Québec et Aisne



Dans les deux affaires, un même phénomène psychologique écrase toute rationalité :

l’aveuglement amoureux envers son chien.


Au Québec, le fils du conjoint de Mélanie refuse d’admettre que Hope — son pitbull — a pu attaquer.

Il la cache.

Il ment.

Il nettoie les traces.

Il préfère protéger l’animal que la victime qui a failli mourir.


En France, Christophe Ellul tient un discours similaire :

Curtis, son pitbull importé illégalement, “n’a jamais mordu”, “est incapable”, “est doux”, “ne ferait jamais ça”.


Même après :


  • l’absence totale d’ADN des chiens de chasse,

  • la présence d’ADN intensif de Curtis dans les plaies d’Élisa,

  • les antécédents d’agression du chien,

  • les incohérences sur la muselière,

  • la séquence photographique d’avant l’attaque.



Dans les deux cas, la réaction humaine est identique :

“Si j’admets que mon pitbull est dangereux, j’admets que j’ai mis quelqu’un en danger de mort.”


Alors on nie.

On réécrit.

On déplace la responsabilité.


Et ce déni, dans les deux histoires, est aussi coupable que l’agression elle-même.





Quand l’idéologie entre dans la salle d’urgence



L’un des moments les plus surréalistes du récit de Mélanie ne se déroule pas pendant l’attaque, mais à l’hôpital.


Alors qu’elle arrive en état de choc, bras éventrés, 2,5 litres de sang perdus, la tension effondrée, une infirmière de triage — face à une femme mutilée par un pitbull — lui lance :


« Moi j’en veux un pitbull, et c’est pas vrai qu’ils sont méchants. »


Dans le même souffle, elle nie l’expérience de la victime.

Elle nie la réalité médicale sous ses yeux.

Elle nie le type de chien qui a causé les blessures qu’elle doit soigner.


Ce n’est plus de la compassion.

Ce n’est plus de l’information.

C’est une idéologie.


Un réflexe pavlovien que l’on retrouve aussi dans l’affaire Pilarski, où une partie du débat public s’est crispée autour d’un discours militant :


“Ce ne peut pas être un pitbull, donc ce n’est pas un pitbull.”


Comme si le simple fait d’admettre la dangerosité potentielle d’un chien de type pitbull revenait à trahir une cause sacrée.


La réalité, pourtant, est clinique :

certains pitbulls sont équilibrés ; d’autres sont instables, traumatisés, mal encadrés, et deviennent dangereux.


L’idéologie n’a rien à faire dans une salle d’urgence.

Elle n’a rien à faire dans une enquête judiciaire non plus.




La scène de l’attaque : deux continents, le même mécanisme



En écoutant Mélanie, on comprend comment un pitbull instable peut basculer.

Ce qu’elle raconte — l’excitation, la montée de tension, la prise sur la tête du petit chien, le changement soudain vers l’humain — recoupe ce que les experts français décrivent comme le scénario le plus cohérent de la mort d’Élisa Pilarski.


Les photos d’Élisa prises entre 13h09 et 13h11 montrent un pitbull et tenu par une laisse fragile, sans muselière.


Élisa, gauchère, tient son téléphone dans la main gauche, la laisse dans la main droite.

C’est cette main droite — ou sa manche — qui sera déchirée.


Deux jours après, Curtis reproduira le même geste : remonter la laisse, attraper le bras.


Ce n’est pas une meute.

Ce n’est pas un hasard.

C’est un mécanisme.


Et ce mécanisme, Mélanie en est la preuve vivante.





Deux pitbulls, deux victimes : pourquoi l’une a survécu et l’autre non


La différence entre les deux drames ne tient pas au type de chien.

Elle tient à la géographie de la scène.


Mélanie avait une pièce avec une porte coulissante.

Elle pouvait reculer, créer une séparation.


Élisa n’avait rien.

Rien d’autre qu’un chemin forestier, un chien excité, un environnement isolé.


L’une a pu fuir.

L’autre n’a pas pu.




Ce que nous disent ces deux histoires



Elles ne disent pas que les pitbulls sont “mauvais”.

Elles ne disent pas qu’il faut les interdire.


Elles disent autre chose, de beaucoup plus crucial :


Un pitbull mal encadré, mal socialisé, instable, ou placé dans les mains d’un propriétaire dans le déni, peut devenir un danger létal.


Et ce danger n’est pas théorique.

Il porte un nom.

Deux noms, même.


Hope.

Curtis.


Deux pitbulls dont les histoires personnelles ont façonné la dangerosité.

Deux chiens aimés par leurs maîtres.

Deux chiens que ces maîtres ne pouvaient pas — ou ne voulaient pas — voir tels qu’ils étaient réellement.


Ce n’est pas la race qui tue.

Ce sont les angles morts humains autour d’elle.



L’histoire de Mélanie éclaire celle d’Élisa, non pas parce qu’elles seraient identiques, mais parce que la première a survécu et peut raconter ce que l’autre n’a pas pu dire.


Elles nous apprennent que :


  • un pitbull n’est pas un animal anodin ;

  • un propriétaire vulnérable ou dans le déni peut devenir dangereux malgré lui ;

  • la montée en excitation est un déclencheur majeur ;

  • les blessures causées par des pitbulls suivent des patterns spécifiques ;

  • l’amour n’est pas une garantie de sécurité ;

  • l’émotion humaine est parfois la première responsable de la catastrophe.



Et surtout :


Un pitbull équilibré peut être merveilleux.

Un pitbull instable peut tuer.

Ce n’est pas un sujet de croyance — c’est un sujet de réalité.



De l’attaque de Mélanie Chartrand à la mort d’Élisa Pilarski : ce que révèlent les réseaux sociaux


La question, sur Facebook, semblait presque anodine :

« Avez-vous déjà été victime d’une attaque par un chien considéré comme dangereux ? »


Un simple sondage, quelques mots, un espace virtuel où chacun est invité à raconter son expérience.

Rien qui, en théorie, puisse enflammer une communauté entière.


Mais il aura suffi de cette phrase — chien considéré comme dangereux — pour que la discussion explose en un débat furieux, saturé d’émotions, de slogans, de déni, de contre-vérités et de certitudes intimes.

En quelques heures, sous le post, on ne parlait déjà plus de morsures.

On parlait d’identité, de loyauté, de honte, de peur, d’idéologie.


Le fil est devenu un champ de bataille numérique.

Un miroir parfait de ce que vivent les victimes d’attaques de chiens, et de la manière dont leur parole se heurte systématiquement aux mêmes mécanismes : minimisation, relativisation, contre-discours militant.


Et dans ce tumulte collectif, un nom revient en filigrane : celui d’Élisa Pilarski, morte en forêt de Retz en 2019, attaquée par Curtis, un pitbull importé illégalement.

Et un autre, vivant celui-là : Mélanie Chartrand, Québécoise mutilée par un pitbull en juin dernier, rescapée d’un combat de quinze minutes contre un chien qu’elle croyait doux.


Deux histoires éloignées.

Deux continents.

Deux destins opposés.

Mais un même angle mort : l’incapacité collective à parler sereinement de dangerosité canine.





Un débat où les victimes ne gagnent jamais



Le fil Facebook l’illustre :

quand une personne dit avoir été attaquée, on ne la croit pas toujours.

Quand elle montre ses cicatrices, on les relativise.

Quand elle raconte sa peur, on répond par une anecdote mignonne sur son propre chien.


C’est exactement ce qui est arrivé à Mélanie Chartrand.

Lorsque la survivante arrive à l’hôpital, ensanglantée, les bras ouverts jusqu’à l’os, une infirmière lui dit :


« Moi j’en veux un pitbull, ils ne sont pas méchants. »


Cette phrase, elle la vit comme une gifle.

Elle la raconte comme une seconde blessure.

La première était physique, la seconde idéologique.


Et sur Facebook, sous la publication, on retrouve le même réflexe :

la défense spontanée du chien avant la compréhension de la victime.





Le mirage des statistiques : quand les chiffres ne disent rien du danger réel



Parmi les commentaires, un argument revient avec obstination :

les listes de “chiens mordeurs” où apparaissent les labradors, les bergers allemands, les jack russell.


Ces chiffres sont présentés comme une vérité indiscutable :

si ces races “mordent plus”, pourquoi s’acharner contre les pitbulls ?


L’argument est trompeur — parce qu’il repose sur un malentendu fondamental.


Ces statistiques hors contexte mesurent le nombre total de morsures déclarées,

pas la dangerosité

ni le potentiel traumatique,

ni le risque individuel par chien.


Le labrador, par exemple, est la race la plus répandue de France depuis vingt ans.

Il est mathématiquement normal qu’il figure en tête des déclarations.

Il s’agit d’un simple effet de volume : plus une race est nombreuse, plus elle apparaîtra dans les statistiques.


Les épidémiologistes parlent de biais d’exposition.

C’est exactement comme affirmer que “les Clio ont plus d’accidents que les Porsche” sans préciser que les Clio sont cent fois plus nombreuses.


Ce que le public ignore souvent, c’est que le critère pertinent n’est pas le nombre de morsures, mais la gravité moyenne des blessures.


Et sur ce terrain, les hôpitaux, chirurgiens, coroners et vétérinaires du monde entier sont unanimes :

les chiens de type bull sont surreprésentés dans les lésions graves, les déchirements, les amputations et les décès.


Parce qu’il existe une différence fondamentale entre “mordre”… et “dépecer”.





Le dialogue impossible : “Tous les chiens peuvent mordre”



Très tôt dans les commentaires, la phrase magique apparaît :

“Tous les chiens peuvent mordre.”


Elle est censée clore le débat.

Elle le neutralise.

Elle permet de ne plus parler de risque, de génétique, de puissance ou de mécanisme d’attaque.


Mais c’est un slogan, pas un argument.


Oui, un chihuahua peut mordre.

Non, il ne peut pas sectionner un avant-bras.

Oui, un bichon peut pincer.

Non, il ne peut pas perforer un thorax.


Le risque ne se définit pas par la probabilité, mais par la capacité de nuisance.

Un border collie peut mordre un mollet.

Un pitbull peut tuer un adulte en quelques secondes.


C’est une réalité clinique.

Elle ne disparaît pas parce qu’elle met mal à l’aise.





Le biais affectif : ce que “mon pitbull est doux” dit vraiment



À côté de la relativisation, une autre voix domine les commentaires :

celle des propriétaires de pitbulls adorables.


« Ma chienne est un amour. »

« Mon staff dort avec mes enfants. »

« Le mien n’a jamais montré d’agressivité. »


Ces témoignages sont sincères.

Mais ils reposent sur un biais bien connu : l’anecdotisme affectif.


Parce qu’un propriétaire vit une expérience positive, il en déduit que le risque n’existe pas.

Parce qu’il aime son chien, il refuse d’imaginer ce qu’il serait capable de faire dans un autre contexte, face à une autre personne, sous un autre stimulus.


C’est exactement ce que dit Mélanie Chartrand en parlant de Hope, le pitbull qui l’a quasiment tuée :


« Elle était douce… jusqu’à la seconde où elle a décidé que je n’étais plus une humaine, mais de la viande chaude. »


Cette bascule brutale est typique des chiens issus de lignées bull :

prise silencieuse, verrouillage, traction prolongée, absence de signaux d’apaisement.


C’est ce même pattern que les experts ont identifié dans l’affaire Pilarski.





Quand la biologie devient taboue



Parmi les commentaires, un mot n’apparaît presque jamais :

génétique.


Le débat public s’y refuse.

On accepte l’idée qu’un border collie naît avec un instinct de troupeau,

qu’un pointer naît avec l’arrêt,

qu’un husky naît avec la traction.


Mais suggérer qu’un chien créé pour le combat peut… se battre,

devient soudain politiquement incorrect.


La génétique est devenue un tabou.

Un mot qu’on n’ose plus prononcer.

Parce qu’il dérange, parce qu’il oblige à regarder en face une réalité plus complexe que les bons sentiments.


Cette absence du cadre biologique explique pourquoi les victimes peinent tant à faire entendre leur expérience :

elle contredit une croyance émotionnelle.





La réalité clinique : ce que les commentaires ne voient jamais



Au fil du débat, il manque quelque chose.

Quelque chose d’énorme.

Quelque chose de sanglant.


La réalité des corps.


Pas un mot sur :


  • les avant-bras ouverts,

  • les lambeaux arrachés,

  • les tissus lacérés,

  • les fractures exposées,

  • les litres de sang perdus,

  • les décès.



Ce sont pourtant ces réalités-là que vivent les victimes.

Ce sont elles qui racontent la vérité.


Mélanie Chartrand parle des 15 minutes d’attaque, du sang sur les murs, de son bras ouvert jusqu’à l’os, de l’infirmière qui détourne le regard pour mieux défendre une race qu’elle aime.


Élisa Pilarski, elle, n’a rien pu raconter.

Ses blessures parlent à sa place.


Et pourtant, dans les commentaires Facebook, cette violence physique n’existe pas.

Elle est effacée, remplacée par des anecdotes, de la psychologie, des slogans.


C’est le déni collectif à l’état pur.





Les commentaires comme miroir : comprendre l’affaire Pilarski en regardant Facebook



À parcourir ce fil, un sentiment domine :

on assiste à une répétition générale de l’affaire Pilarski.


Même incapacité à reconnaître le danger.

Même refus de voir les signaux faibles.

Même certitude affective.

Même slogans.

Même contes rassurants.

Même hostilité envers ceux qui évoquent des faits.

Même impossibilité d’admettre que le chien aimé peut devenir dangereux.


Curtis était aimé, doux, “incapable”…

jusqu’au jour où il ne l’a plus été.


Les commentaires Facebook rejouent ce scénario en boucle :

le refus de voir la réalité, même quand elle déchire la peau.

Même quand elle tue.



Conclusion : pourquoi il est temps de parler autrement



Cet article n’accuse pas une race.

Il ne condamne pas les chiens.

Il ne glorifie pas les drames.


Il pointe ce que les victimes vivent systématiquement :

le mur idéologique qui leur fait face lorsqu’elles parlent.

Le refus collectif d’accepter qu’un animal puissant peut être dangereux.

La fragilité émotionnelle d’un débat où la science n’entre plus.

Et la solitude extrême de celles et ceux qui témoignent.


Si nous voulons prévenir de nouvelles attaques, il faut commencer par regarder la réalité en face.

Pas celle des statistiques mal comprises.

Pas celle des slogans.

Pas celle des anecdotes rassurantes.


La réalité des corps.

La réalité des mécanismes d’attaque.

La réalité des contextes.

Et la réalité humaine :

le déni tue plus souvent que les chiens.


LUCARNE — Le scandale des cagnottes

Dans les drames impliquant des chiens de type pitbull, un phénomène s’impose : l’argent afflue vers les chiens, rarement vers les victimes.

La cagnotte de Mélanie Chartrand, survivante mutilée opérée en urgence, n’a réuni qu’un peu plus de 1 100 dollars canadiens, alors que l’objectif était de 2 600. Une femme vivante, gravement blessée, peine à financer sa reconstruction.

À l’inverse, Curtis, le pitbull identifié par les expertises comme responsable des blessures mortelles d’Élisa Pilarski, a bénéficié d’une cagnotte de près de 6 800 euros, encaissée par Sandrine Ellul. Aucune transparence n’a été donnée sur l’usage de cet argent.

S’y ajoute la cagnotte lancée par Nadine Van Hoeserlande pour “payer un avocat au chien”, dépassant les 4 000 euros, dont l’emploi n’a jamais été expliqué non plus.

Au total, plus de 10 000 euros ont été collectés pour défendre Curtis, contre un peu plus de 1 100 dollars pour une femme qui lutte pour retrouver l’usage de ses bras.

Un contraste brutal qui révèle une dérive : dans ces affaires, la compassion publique se tourne souvent vers l’animal, tandis que les victimes, elles, doivent se reconstruire dans l’ombre.




 
 
 

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