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CE QUE LA JUSTICE A DIT — ET CE QU’ON REFUSE D’ENTENDRE

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Jeudi 11 juin 2026, quatorze heures. Tribunal correctionnel de Soissons. Six ans, six mois et vingt-six jours après la mort d’Élisa Pilarski en forêt de Retz, la justice a parlé.


Elle a dit trois choses. Et le jour même, quelques heures à peine après son prononcé, un communiqué est venu démontrer que certains avaient déjà décidé de ne pas les entendre.


Commençons par ce qui a été dit.


UN COUPABLE


Christophe Ellul est condamné à quatre ans d’emprisonnement avec sursis pour homicide involontaire par agression d’un chien. Le tribunal a suivi les réquisitions du parquet, à la peine près. Il devra verser 80 000 euros de dommages et intérêts à Nathalie Pilarski, la mère d’Élisa, et 60 000 euros à Vincent Labastarde, son oncle.


Quatre ans avec sursis. Certains trouveront cela peu, au regard d’une jeune femme de vingt-neuf ans et de l’enfant qu’elle portait. D’autres trouveront cela beaucoup, pour un homme dont le tribunal lui-même a rappelé qu’il était « meurtri » et qu’il éprouvait « une grande culpabilité depuis les faits ». Les deux lectures sont possibles. Aucune n’est obligatoire.


Ce qui n’est plus une lecture, en revanche, mais un fait judiciaire : la responsabilité de Christophe Ellul dans la mort de sa compagne est engagée. C’est, selon leur avocat, ce qui « soulage » la famille d’Élisa. Non pas la peine. La reconnaissance.


UN SEUL CHIEN


Le tribunal a également ordonné ce que le code appelle la « destruction » de Curtis — son euthanasie, aux frais de son propriétaire.


Il faut lire les mots de la présidente, parce qu’ils condensent six années d’instruction en deux phrases. Curtis était, a-t-elle dit, « capable de causer seul par morsures le décès d’Élisa Pilarski ». Seul. L’empreinte génétique de la victime a été relevée sur la babine supérieure de l’animal. Et le confier à une association « reviendrait à nier ce qu’il a été capable de faire et ce qu’il pourrait encore faire : tuer ».


Six ans et demi de contre-enquêtes amateurs, de fils Facebook, de vidéos, de théories alternatives, de veneurs désignés à la vindicte, de gendarmes accusés de couvrir l’inavouable — et la justice, au terme d’un procès public et contradictoire, retient ce que les analyses génétiques, les expertises vétérinaires et les médecins légistes disaient depuis longtemps. Un seul chien. Le sien.


L’avocat de la société de vènerie l’a formulé sans détour à l’audience : « Curtis est le seul responsable de la mort d’Élisa Pilarski. » Il a rappelé, aussi, les menaces subies pendant des années par des hommes et des femmes « accusés à tort ». Ce rappel-là ne figure dans aucune pétition.


TROIS CIRCONSTANCES ÉCARTÉES


Et puis il y a ce que le tribunal n’a pas retenu. C’est peut-être la partie la plus instructive du jugement, et ce sera sans doute la moins commentée.


L’ordonnance de renvoi reprochait à Christophe Ellul trois fautes : l’importation illégale de Curtis, son dressage au mordant, l’absence de mesures pour éviter qu’Élisa, enceinte de six mois, ne se retrouve seule avec un chien qu’elle ne pouvait pas maîtriser. Le tribunal a écarté ces trois circonstances aggravantes et requalifié les faits en homicide involontaire simple. Le parquet lui-même avait ouvert cette voie dès le mois de mars.


Il faut s’arrêter sur ce point, parce qu’il dit quelque chose que les réseaux sociaux n’ont jamais su dire. La justice a condamné Christophe Ellul et, dans le même mouvement, elle a refusé de le charger au-delà de ce que le droit permettait d’établir. Elle a reconnu sa douleur sans en faire une excuse, et sa faute sans en faire un monstre. Me Novion, son avocat, a salué « une décision qui n’est pas dénuée de compassion ». Il a raison. C’est exactement cela — et c’est exactement ce qui distingue un tribunal d’un groupe Facebook : la capacité de tenir deux vérités à la fois.


Christophe Ellul dispose de dix jours pour interjeter appel. Son avocat ne l’exclut pas.


Voilà ce que la justice a dit. Voici maintenant ce qu’on a refusé d’entendre — le jour même.


« LE CHIEN D’ÉLISA PILARSKI »


Quelques heures après le prononcé du jugement, l’association AVA — Agir pour la Vie Animale, présidée par le docteur vétérinaire Thierry Bedossa — a publié un communiqué, que son président a relayé sur sa propre page. Texte blanc sur fond noir, typographie soignée, gravité de circonstance. Il faut le lire attentivement. Non pas pour ce qu’il dit : pour ce qu’il s’applique, ligne après ligne, à ne pas dire.


Le communiqué s’ouvre sur ces mots : AVA a appris « avec une immense tristesse la décision ordonnant l’euthanasie de Curtis, le chien d’Elisa Pilarski ».


Le chien d’Élisa Pilarski.


Quatre mots, et déjà un renversement. Curtis n’a jamais été le chien d’Élisa Pilarski. Curtis était le chien de Christophe Ellul — importé par lui, dressé pour lui, et c’est en tant que tel que son propriétaire vient d’être condamné. Faire de Curtis « le chien d’Élisa », c’est transformer la victime en maîtresse de l’animal qui l’a tuée. Une erreur, peut-être. Mais dans un texte aussi visiblement pesé, où chaque adjectif a été choisi, on est en droit de se demander ce que pèse celle-là.


LA PHRASE QUI MANQUE


Lisez le communiqué en entier. Cherchez la phrase qui dirait ce que Curtis a fait.


Vous ne la trouverez pas.


Il y a « les faits ». Il y a « cette affaire ». Il y a « toute accusation aussi grave ». Il y a « le drame humain qui est à l’origine de cette affaire ». Il y a même, suprême délicatesse, la « mémoire d’Elisa Pilarski », à laquelle AVA pense « avec respect ». Mais nulle part — nulle part — il n’est écrit que Curtis a tué Élisa Pilarski. Nulle part n’apparaît ce que deux expertises vétérinaires judiciaires, les analyses génétiques, les médecins légistes et trois jours de débats contradictoires ont établi, et que la présidente a résumé d’une phrase citée plus haut.


On peut honorer la mémoire d’une morte. On ne peut pas l’honorer en refusant d’écrire de quoi elle est morte. Le respect qui s’arrête au seuil de la vérité porte un autre nom.


LE DOUTE QUI A EU SES RÉPONSES


AVA écrit avoir « conservé le sentiment douloureux qu’à aucun moment Curtis n’a véritablement bénéficié du doute qui devrait entourer toute accusation aussi grave », et que le chien « semblait désigné avant même que toutes les questions aient trouvé leurs réponses ».


Arrêtons-nous sur cette construction, car elle est le cœur du texte.


Le doute a existé. En novembre 2019, il était entier, et légitime. Puis il a été instruit — c’est précisément le travail d’une instruction. Des prélèvements ont été analysés. Des mâchoires ont été comparées. Des experts ont été mandatés par deux cours d’appel différentes, Reims et Toulouse. Six années ont passé, dont on nous dit par ailleurs qu’elles furent « interminables » — interminables, en effet : c’est le temps qu’il a fallu pour répondre à toutes les questions. Puis un procès public s’est tenu, où chaque partie a pu tout contester.


Le doute n’a pas été refusé à Curtis. Il lui a été accordé pendant six ans et demi, examiné pièce par pièce, et il a été levé. Ce qu’AVA appelle « bénéficier du doute », c’est autre chose : c’est le droit de maintenir le doute après les réponses. Ce droit-là n’existe pas. Il porte lui aussi un autre nom — le déni — et le communiqué en offre la définition la plus pure qui soit : « toutes les questions » n’auraient pas « trouvé leurs réponses », écrit-on le jour même où la justice les a toutes rendues publiques.


Quelle question, exactement ? Le communiqué n’en cite aucune. C’est plus prudent.


L’ANALOGIE QU’ON FAIT ET QU’ON RETIRE


Le texte ose ensuite une comparaison : ce serait « comme si un individu présumé coupable avait été maintenu pendant six années en détention provisoire [...] avant d’être finalement condamné à mort ». Puis, aussitôt : « Cette analogie ne vise pas à assimiler un chien à un être humain devant la loi. »


Voilà un procédé que les lecteurs de ce blog connaissent bien. On convoque le lexique de la peine capitale — « exécuter », « condamnation à mort », « détention provisoire », « grâce » — on en recueille toute la charge émotionnelle, puis on désavoue l’analogie dans la phrase suivante, pour n’avoir pas à en assumer les conséquences. Car si l’on tient à l’analogie, il faut la tenir jusqu’au bout : un individu jugé pour ce qu’a fait Curtis aurait eu droit à un procès — il l’a eu, en quelque sorte, et des avocats ont plaidé pour lui — et le procès a conclu. L’analogie judiciaire ne sauve pas Curtis. Elle le condamne deux fois.


« CETTE ISSUE EXISTAIT »


Reste l’offre, formulée avec émotion : AVA n’a « jamais renoncé à l’idée de lui offrir une place au sein de [son] refuge », « sous surveillance adaptée », « dans un cadre sécurisé ». « Cette issue existait », conclut le communiqué.


Elle existait, en effet. Le tribunal l’a examinée. Et il y a répondu, par avance, avec une précision qui rend le communiqué presque superflu : confier Curtis à une association « reviendrait à nier ce qu’il a été capable de faire et ce qu’il pourrait encore faire : tuer ».


Nier ce qu’il a été capable de faire. La présidente ne pouvait pas savoir qu’un communiqué viendrait, le jour même, illustrer sa phrase mot pour mot : un texte de deux pages consacré à Curtis, qui ne parvient pas une seule fois à écrire ce dont il est question. On voudrait recueillir le chien et l’on commence par effacer son acte. Le tribunal a jugé que ces deux gestes n’en faisaient qu’un. Il est difficile de lui donner tort en le lisant.


Et puisque l’association en appelle, comme toujours, à la générosité de ceux qui la soutiennent, une question mérite d’être posée, simplement posée : que finance-t-on, au juste, lorsqu’on donne pour « sauver Curtis » ? La protection d’un animal, ou l’entretien d’un récit dont la justice vient d’établir qu’il était faux depuis le premier jour ?


Puisque le docteur Bedossa a relayé ce communiqué sur sa propre page et en assume ainsi chaque ligne, l’invitation qui lui a déjà été adressée lui est ici renouvelée : qu’il vienne en débattre, publiquement, contradictoirement, pièces sur table — comme au tribunal. La réponse est attendue. La porte reste ouverte.


PENDANT CE TEMPS, SOUS LES PUBLICATIONS


Le communiqué d’AVA est un texte de velours. Il pense « avec respect » aux proches d’Élisa. Il faut lui reconnaître cette tenue.


Mais le velours a un envers. Au même moment, sous une publication de Nadine Van Hoeserlande — administratrice du groupe « Les Amis de Curtis » —, des commentaires s’accumulaient. La mère d’Élisa y était accusée d’avoir agi pour l’argent : « 90 000 euros à la clé », « quelle ignominie de se venger sur un innocent [...] pour 90 000 euros », « la mère, c’est écœurant », « tous des pourritures ». Une mère qui a perdu sa fille et son petit-fils, accusée publiquement, le jour du jugement, d’avoir monnayé sa douleur.


Précisons, puisque la précision est la seule politesse qui vaille : les dommages et intérêts ne s’achètent pas et ne se demandent pas en échange d’une culpabilité — ils réparent un préjudice que le tribunal évalue souverainement. Accuser une mère de « se venger pour de l’argent » de la mort de sa fille et de son petit-fils, c’est ignorer ce qu’est une réparation civile. C’est surtout franchir une ligne que six années de deuil auraient dû rendre infranchissable.


AVA n’a pas écrit ces mots-là, et rien ne permet de les lui attribuer. Mais c’est le même écosystème, la même cause, le même refus du verdict — l’étage noble et l’arrière-cour d’un seul et même édifice : celui où l’innocence de Curtis est un dogme, et où tout ce qui le contredit, fût-ce une mère en deuil, devient l’ennemi.


CE QUI RESTE


Jeudi, devant le tribunal de Soissons, ils étaient une dizaine à manifester pour Curtis. Les pétitions revendiquent cent mille signatures. Entre ces deux chiffres tient toute la réalité de cette mobilisation : immense en ligne, où s’indigner ne coûte rien ; minuscule dans le monde, où les choses ont un poids.


La voie de l’appel est ouverte. Cette histoire judiciaire n’est donc peut-être pas terminée. Mais quelque chose s’est clos jeudi à quatorze heures, dans la salle d’audience de Soissons : le temps où l’on pouvait encore prétendre, de bonne foi, que la question n’était pas tranchée. Ceux qui le prétendent encore — le communiqué du jour même en témoigne — ne le font plus de bonne foi. Ils le font contre un jugement, contre des expertises, contre des analyses génétiques, contre trois jours d’audience publique. Contre tout, sauf leur conviction.


Élisa Pilarski avait vingt-neuf ans. Son fils devait s’appeler Enzo. Eux n’auront ni communiqué, ni pétition, ni refuge. La justice ne les a pas ressuscités — ce n’est pas son office. Elle a fait ce qu’elle pouvait faire : nommer les choses. Après six ans et demi de bruit, ce silence-là a le poids d’une réponse.

 
 
 

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